"Récits du Dunois" : 3 courts métrages d'auteurs

Le Conseil Départemental d'Eure-et-Loir et Ciclic, ont proposé à trois écrivains de composer leur propre court-métrage à partir d’un fonds d’images commun.

Quand le film amateur devient film d’écrivain

Les trois films, d’une quinzaine de minutes chacun, réalisés par Emmanuelle Pagano, Olivia Rosenthal et Tanguy Viel, sont nés du visionnage d’une centaine d’heures d’archives. Ces films amateurs, d’une durée variable, en noir et blanc ou couleurs, ont pour point commun d’avoir été collectés par Ciclic dans le département d’Eure-et-Loir. Ce riche corpus a permis aux écrivains de livrer leur propre regard sur ces images. Ils ont conçu un montage singulier sur lequel leur texte se fait entendre et qui déploie un choix de séquences aux provenances diverses : fêtes, vues de paysages, scènes de vies intimes ou populaires.

Heureux résultat : ces trois films « d’auteurs » offrent des approches radicalement différentes les unes des autres, tout en permettant à Emmanuelle Pagano, Olivia Rosenthal et Tanguy Viel de rester fidèles à leur propre univers.

Pour L’Envol des Samares, Emmanuelle Pagano a écrit un monologue : les souvenirs d’un homme hanté par son enfance, à l’époque des jeux inter-villages. Sans situer précisément son récit, bien que la mention amoureuse d’un pays toujours perdant dans les compétitions sportives comme la Yougoslavie offre des perspectives historiques, Emmanuelle Pagano dessine un portrait des années 70. La présence d’un Guy Lux sur le terrain témoigne d’un monde télévisuel infantilisant, qui va jusqu’à contaminer les campagnes françaises. Dans ce court métrage chargé d’amertume, cet homme se confronte au poids du passé, en écho à la proximité de ses enfants, avec ces jeux entre villages comme une manière primaire de poursuivre les traditions.

Olivia Rosenthal a toujours joué avec les codes littéraires. On retrouve cette manière de composer dans Mes enfants. Devant le surgissement de tous ces êtres, de toute cette vie anonyme présente dans ces courts films, Olivia Rosenthal a inventé une œuvre sensible, poétique, et un rien effrayante. Mes enfants se déroule en trois temps : Le Bonheur, L’Inquiétude et L’Oubli. On entend et voit d’abord un “nous”, des adolescents ou jeunes adultes déambulant avec insouciance, dans les fermes, les champs, au bord des rivières. Ce “nous”, heureux de vivre à hors des responsabilités parentales, devient un “je” dans la deuxième partie : une mère parle de ses enfants. Ce regard distant fait place progressivement à une sorte d’appétit face à cette progéniture surgissant dans chaque plan. Dans la troisième partie, les images s’emmêlent dans leur temporalité, leur lisibilité. La mère narratrice est devenue une sorte de déesse Chronos exaspérée par sa propre création. Olivia Rosenthal laisse les choses en suspens, la voix maternelle étant comme la conscience déchirée de ces films amateurs.

Le troisième film, La Fuite des idées de Tanguy Viel s’apparente à la forme de l’essai. La lecture du texte est plus entrecoupée ; le silence gagne l’image filmique, invite le spectateur à dépasser l’anecdotique de tels passages pour entrer dans une pensée de l’image, balisée par des citations. Les séquences ainsi montées se mettent à résonner autrement. Aucune illustration didactique : il s’agit de méditer devant ces livres d’images sauvés du temps, et baignant dans l’anonymat. En ce sens, une image, fixe comme animée, est une borne dans l’espace du néant : une forme surgit et féconde notre pensée. Elle est, comme l’écrit Maurice Blanchot, cité dans ce film, un « bonheur ». Nous voici à même de penser non plus à la vitesse sidérante du cerveau, mais dans le temps d’une vision qui cerne un instant ou en ouvre un autre. Le film devient une traversée de ces vies inconnues, de ces espaces filmés autrefois, de ces heures lointaines, atemporelles. 

Si le mot souvenir accompagne le visionnage de ces trois films nés d’une multitude d’autres, celui de mémoire s’impose davantage. Ces petits films amateurs, perdus dans le temps, connaissent, grâce à trois auteurs contemporains, une vie nouvelle. Leur vision permet la création d’une communauté inédite, inattendue, de spectateurs. Nous sommes invités à nous remémorer, et penser ces images évanescentes. Ces trois films témoignent ainsi d’un geste artistique original, émouvant : ils invitent à voir.

Marc Blanchet