Les cosmonautes ne font que passer

Elitza Gueorguieva

Éditions Verticales, 2016, 184 pages, 16,50€

« Ton grand-père est communiste. Un vrai, te dit-on plusieurs fois et tu comprends qu’il y en a aussi des faux. C’est comme avec les Barbie et les baskets Nike, qu’on peut trouver en vrai uniquement si on possède des relations de très haut niveau. Les tiennes sont fausses… »  Ce premier roman a trouvé le ton elliptique et malicieux pour conjuguer l’univers intérieur de l’enfance avec les bouleversements de la grande Histoire. Grâce à la naïveté fantasque de sa jeune héroïne, Les cosmonautes ne font que passer donne à voir comment le politique pénètre la vie des individus, détermine leurs valeurs, imprègne leurs rêves, et de quelle manière y résister.

Extrait

Vous êtes devant une multitude de petits cailloux brillants de toutes les couleurs ne ressemblant à rien du tout, mais comme ta mère a l’air ému, tu comprends qu’on n’est pas là pour rigoler. Elle t’annonce que ça, c’est lui, c’est Iouri Gagarine et quand elle avait ton âge, il y a quelques siècles au moins, elle l’a personnellement vu planter des sapins, ici, dans la cour de ce bâtiment : il s’agit de ta future école, et vous y êtes pour t’y inscrire, te dit ta mère en allumant sa dix-neuvième cigarette de la journée. Tu tournes la tête et tu constates que des enfants farouches de tout âge et de tout genre, collés à leur mère, d’énormes cartables sur le dos, marchent ça et là, dans l’immense cour d’école trempée dans une lumière orange. Tu t’agrippes mécaniquement à ta mère et tu adoptes une expression menaçante au cas où quelqu’un oserait te regarder : tu ouvres grand tes narines, tu gonfles tes joues jusqu’à ce qu’elles deviennent complètements violettes, et tu remues tes oreilles dans le sens des aguilles d’une montre. Ta mère poursuit ses explications, comme si de rien n’était : il est question à présent de la conquête spatiale. Tu n’es pas sûre de connaître ce dernier mot, et tu présumes qu’il s’agit de quelque chose de spécial, de glorieux, et de bien tout compte fait, et qui a un lien étroit avec la plantation des sapins mais comme tu ne sais pas encore lequel, tu préfères – afin d’éviter de te forger une représentation éloignée de la définition exacte du mot spatial – t’en tenir à ce que tes yeux voient à ce moment précis, c’est-à-dire une multitude de petits cailloux brillants de toutes les couleurs ne ressemblant à rien du tout. 

Ressources

Sur l' autrice et l'oeuvre

À lire

"Elitza Gueorguieva De Iouri Gagarine à Kurt Cobain et après", Alain Nicolas, L'Humanité, 25 aout 2016

"Elitza Gueorguieva : "écrire, c'est un grand rêve qui se réalise", Cheek Magazine, 10 octobre 2016

"Elitza Gueorguieva transforme l'étoile rouge du communisme en bonne étoile", Jennifer Lesieur, LCI, 05 septembre 2016

"Cinéma du réel: Elitza Gueorguieva, la Bulgarie entre VHS et Jean Rouch", entretien avec Siegfried Forster, RFI, 27 mars 2017

À écouter

"Jeanne Balibar & Elitza Gueorguieva", Ping Pong, France Culture, émission du 30 août 2016

"Régis Jauffret et Elitza Gueorguieva", Le Temps des écrivains, France Culture, émission du 05 novembre 2016

"L'Humeur vagabonde fête le livre en compagnie de Françoise Huguier et Elitza Gueorguieva", France Inter, émission du 27 novembre 2016

 

Pour aller plus loin

Longs métrages

Chaque mur est une porte, d'Elitza Gueorguieva, 2017 : voir la bande annonce

Good Bye, Lénine !,de Wolfgang Becker, 2003

Eka et Natia, Chronique d'une jeunesse georgienne, de Nana Ekvtimishvili et Simon Groß, 2013