Copier-Cloner

de Louis Rigaud

France - Animation - 2009 - 4 minutes

Copier-cloner fait l’analogie entre la société de consommation, les enjeux des biotechnologies et un programme informatique. À travers l’exemple de la (sur)production de vaches, elle aborde l’élevage intensif, le clonage, les OGM et le brevetage via l’interface d’un bureau d’ordinateur avec des dossiers, des fichiers, mais aussi des fenêtres d’alerte indiquant le manque d’espace vert ou l’infection par un virus. Quand les possibilités de reproduction parfaite de l'ordinateur se déplacent dans le monde du vivant...

Note d'intention 

"Les biotechnologies (clonage et OGM) sont les derniers avatars de nos sociétés de reproduction technique. Les êtres vivants sont depuis longtemps victimes d'un traitement industriel, des usines agroalimentaires aux laboratoires robotisés. Mais depuis quelques années, au nom de la production ou de la médecine, la science s'attaque à l'ADN avec les mêmes méthodes.

Depuis l'invention de l'écriture il y a 6000 ans, les sociétés alphabétisées se construisent dans une logique de reproduction. M. Macluhan dressa le constat de la standardisation et de l'homogénéité des écrits et des pensées après l'invention de Gutenberg en 1450. W. Benjamin analysa les conséquences des moyens de reproduction du XXème siècle que sont le cinéma et la photographie. Aujourd'hui, notre monde numérique est dominé par cette logique de reproduction. L'art, les médias, les outils de travail, passent tous par le support numérique pour être reproduit, diffusé, sauvegardé.

Les biotechnologies sont, à mon sens, la dernière application de nos sociétés de reproduction mécanique. Les êtres vivants sont depuis longtemps victimes d'un traitement industriel, des usines agroalimentaires aux laboratoires robotisés. Mais depuis quelques années, au nom de la production ou de la médecine, la science s'attaque à l'ADN avec les mêmes méthodes. Ces techniques devancent les processus naturels, jusqu'à créer des êtres contre-nature. Plusieurs laboratoires travaillent sur des génomes mi-homme mi-animal pour permettre les greffes d'organes de porc chez l'homme, ou la production de protéines thérapeutiques dans le lait de brebis.

Mon objectif est de parler des enjeux de ces nouvelles pratiques d'un point de vue éthique.

J'ai pris le support numérique comme outil de création, comme support et comme environnement graphique parce qu'il s'agit, à mon sens, de la concrétisation du désir de reproduction multi-média (de tous les médias) de nos sociétés. La machine est omniprésente dans les biotechnologies. Ce sont des robots qui ont séquencé le génome humain, qui est aujourd'hui stocké dans une base de données internationale via internet.

J'ai choisi l'animation au dépend de l'interactivité, pour facilité la diffusion des animations sur des sites de partage de vidéos et pour toucher une cible plus grande avec plus d'impact. Le choix d'une application interactive aurait ralenti la cadence de la démonstration et perdu les utilisateurs. L'application risquait aussi de finir en jeu de manipulation qui aurait rendu le propos trop ludique. Le traité didacticiel informatique place le spectateur au premier rôle, confronte la réalité des manipulations génétiques souvent mal connu aux taches informatiques du quotidien. Il permet aussi d'anticiper les possibilités qui seront donnés à chacun d'accéder à des informations génétiques et la banalisation de ce type de pratique.Louis Rigaud, juin 2009

PISTE DE TRAVAIL : Pensée analogique

Au cœur de la logique argumentative, et plus particulièrement de l'argumentation indirecte, l'analogie établit un « rapport de ressemblance, d'identité partielle entre des réalités différentes préalablement soumises à comparaison » (TLF). De quelle comparaison s'agit-il ? À quoi sert-elle surtout ? On pourra ainsi distinguer dans un premier temps ce qui relève du thème (le comparé), sujet même du film, et le comparant, qui sert d'image à l'analogie : le développement du système informatique sert de prétexte à une dénonciation du système agricole et non l'inverse. Après avoir revu le court métrage, les élèves pourront classer les différents termes associés à chaque réalité dans un tableau : quels sont les éléments du monde numérique ? Ceux du monde agricole ? Quels liens peut-on faire d'un terme à l'autre ? Si certains rapprochements sont explicites (la vache est assimilée à un fichier, la notion d'élevage à un programme, la ferme à un dossier, les développements des biotechnologies à une « pack anti-virus », etc...) d'autres sont à déduire et restent ouverts à l'interprétation. Ainsi, que figure le passage du modem au haut débit ADSL ? (ouverture du marché et du réseau de distribution, développement des intermédiaires dans la chaîne de production.) Que représentent les changements de version du système, par exemple la fin du MS-DOS ? (évolutions ou révolutions agro-industrielles ?)
L'un des intérêt de ce tableau est de constater que Louis Rigaud mêle, de manière ludique, les deux univers : par exemple, l'incinération (comparé nommé) se substitue à la suppression de programme (comparant), tandis que d'autres comparants nommés (photopaint) n'évoquent qu'implicitement le comparé (manipulation génétique). Il n'y a donc pas de comparaison stricte, mais bien deux mondes qui s'interpénètrent. Ceci explique que certains mots soient habilement polysémiques, recouvrant les deux ensembles (virus, système d'exploitation, notion d'espace (disque dur ou naturel) ou jouant sur l'approximation (coller/cloner). Graphiquement, de même, le fichier est incarné par une vache qui bouge la tête et regarde passer le curseur de la souris, c'est-à-dire que nous voyons à l'écran un objet dessiné qui est censé être à la fois numérique et vivant. Cette hybridation n'est pas qu'humoristique : elle permet de montrer d'une part l'aliénation du vivant qu'opère l'industrialisation du monde agricole, mais surtout que les deux systèmes partagent une logique commune : celle d'un développement en roue libre, d'une prolifération artificielle, sans égard pour les capacités du système (planétaire ou informatique) qui l'autorise. Le « jeu » est le même : c'est celui d'un apprenti sorcier qui perd le contrôle car il n'a pas pris conscience des limites qui lui étaient imposées.

Xavier Orain