Publié le 11/09/2017

Marier les contes et les films d'archives

Patrick Fischmann travaille actuellement avec le pôle patrimoine de Ciclic à la création d’un spectacle mêlant une projection de films amateurs anciens, à des contes et de la musique jouée en direct. Encore en plein travail, il revient sur cette expérience dans un entretien.

La première représentation du spectacle « Des histoires de fontaines et d’hommes » aura lieu au Cinéma Apollo le dimanche 12 avril 2015 à 16h30. Venez nombreux et en famille (à partir de 8 ans) !

Pourriez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Patrick Fischmann. J’étais d’abord musicien, chanteur, et je me suis mis à raconter. Et puis j’ai découvert au fil des ans que c’était une tradition, de raconter, de chanter, de faire de la musique… Ce n’était pas simplement ajouter une corde à son arc, c’était s’inscrire dans une tradition, celle des griots en Afrique, des aèdes en Grèce, des bardes dans le monde celte, etc.

Dans votre pratique de conteur, quel est votre rapport aux images ?

Avant de parler du cinéma, n’oublions pas que le conteur travaille toujours avec des images. Mon rapport à elles, ce n’est pas seulement mon rapport aux images réelles, mais à celles que je dois partager avec le public, celles qui sont déjà contenues dans les histoires. Le maillage avec le cinéma, c’est un peu différent puisqu’il faut ajouter une autre couche de récit, pour éviter d’être redondant. L’image est déjà source d’imaginaires, de propositions. Il est alors indispensable que le conteur apporte autre chose que ce qui se trouve déjà en elle.

Quelles sont vos expériences dans ce domaine ?

La première fois, c’était au premier festival international du film sur l’environnement à Meaux. Là-bas, j’ai eu la chance d’introduire chaque film en compétition avec des contes, que j’avais choisi moi-même en fonction du film et après en avoir discuté avec chaque cinéaste. C’était très intéressant. Vingt ans après, je revois encore certains de ces auteurs, restés des amis. Ils ont tous beaucoup apprécié ce moment, devant un écran blanc, uniquement avec des images inventées, avant les films.

Ensuite, j’ai fait de la musique pour des documentaires, j’ai réalisé des clips pour mes chansons, j’ai écrit des scénarios avec mon ami cinéaste animalier Henri Pigache…. Et puis j’ai eu une belle proposition au Québec. Le Festival de contes et légendes en Abitibi-Temiscamingue [NDLR : une région de forêt au Québec, près du Lac Ontario] m’a demandé d’envoyer un conte. Puis un cinéaste québecois a tourné des images en s’inspirant de mon texte. Au festival, j’ai raconté mon histoire, en même temps qu’étaient projetées ces images que je ne connaissais pas. C’était une grande séance avec énormément de public, où chaque conteur venait d’une partie différente du monde, avec chaque fois le même dispositif.

Ciclic vous a proposé de créer un spectacle de contes, en vous inspirant des films amateurs de ses collections. Comment avez-vous travaillé avec Jean-Benoît Pechberty (Ciclic) ?

Nous avons commencé par piocher des images un peu au hasard, parce qu’elles nous plaisaient. Pour beaucoup, j’ai trouvé qu’elles avaient des affinités avec certains contes, notamment de Brenne, du Berry ou de Sologne. Je me suis aussi intéressé aux visages, nombreux dans vos collections, et à la nature très préservée qui apparait dans ces films. Elle est d’ailleurs très bien montrée par les cinéastes : ils suivent parfois le bruissement dans un arbre, le mouvement des feuilles… On sent un rapport à la nature bien différent de celui d’aujourd’hui.

Nous avons ainsi sélectionné beaucoup d’images, puis nous avons repéré des séquences qui reviendraient comme des refrains. En effet, le temps du conte n’est pas linéaire, mais cyclique, comme une spirale. On revisite et on retravaille sans cesse des thèmes, à d’autres niveaux, avec d’autres images, en laissant parfois parler l’image, puis le conte. Il y a toujours un mouvement, que je vois avant tout comme circulaire.

J’avais plusieurs contes en tête. Jean-Benoît a monté toutes les images que nous avions choisies ensemble, d’autre que je lui avais demandé de chercher. De mon côté, je me suis aperçu qu’il serait difficile de caser toutes les histoires auquel j’avais pensé. J’ai retravaillé les contes dans ce sens-là.

Ensuite, nous avons vraiment calé les textes sur chaque séquence, enlevé des passages quand les images suffisaient pour montrer et faire entendre. C’est vraiment une création à deux. Chacun s’écoute et le puzzle se met en place. Parfois, tout s’emboîte naturellement, d’autre fois, il faut laisser la place à l’un plutôt qu’à l’autre. C’est une vraie rencontre… comme dans une danse, il ne faut pas se marcher sur les pieds. Pour moi, c’est vraiment ça… travailler artistiquement avec des gens dans d’autres domaines, comme je l’ai déjà fait aussi avec des danseurs ou des illustrateurs, c’est vraiment tresser ensemble.

J’aime l’idée de marier des arts qui ne sont apparemment pas destinés à s’associer. Cela m’intéresse parce que cela va demander une plus grande créativité. Il me semble que ce sont des moments où il peut se passer quelque chose de neuf.

Qu’est-ce qui vous a plu dans ces films ?

Il y a vraiment des images, des plans magnifiques. On voit que certains cinéastes étaient aussi des photographes. Il y a même des plans très osés, qu’on ne ferait peut-être plus aujourd’hui. Je pense à une séquence dans laquelle un enfant suit un muret. Petit à petit, on aperçoit la neige de l’autre côté, puis un cimetière… C’est devenu un moment très important dans un des contes. Cela permet d’évoquer la mort, mais d’une façon fugace, ouverte, qui laisse une place à l’imaginaire du spectateur. Il y a aussi beaucoup de très belles images d’enfants qui lisent, de jeunes filles, de personnes âgées qui lisent… Des étangs… La Brenne.

Travailler sur ces images du passé, c’est très poétique. Ce qui est beau, c’est que même si c’est le passé pour nous, en regardant ces images, on sent toujours le présent, on perçoit toujours l’instant, quelque chose de la force vitale des personnes qui sont là à l’image.

Je trouve qu’il y a beaucoup de poésie… Nous avons d’ailleurs gardé des moments, pas beaucoup, avec des images sans musique, sans parole, pour qu’on goûte aussi au silence…

Le spectacle s’appelle « Des histoires de fontaines et d’hommes » ?

L’eau sera un peu le fil conducteur de ces histoires : les bienfaits d’une source, une histoire d’amour au bord d’un étang, la manière dont on peut voir au fond des flaques, mais aussi les résurgences de la Malnoue, cette rivière souterraine et maléfique crainte dans toute la région… 

Il ne vous reste plus qu’à répéter ?

Oui, mais je dois encore écrire le final. Il manque encore quelques minutes. Je compte procéder à l’inverse. Là où nous avons cherché des images pour correspondre aux contes que les films m’avaient inspirés. Cette fois-ci, je vais écrire à partir d’un montage très rythmé. Ce sera pour finir une ambiance toute différente du reste du spectacle…

 

Patrick Fischmann

 

Entretien avec Julie Guillaumot, le 18 février 2015 à Issoudun