Le film "A peine j'ouvre les yeux" sélectionné à Venise et Toronto

Deux prestigieux festivals viennent de sélectionner le premier long métrage de la réalisatrice Leyla Bouzid, "A peine j'ouvre les yeux". Prévu en salle en janvier 2016, il s'agit-là de débuts prometteurs pour cette fiction franco-tunisienne. Produit par Blue Monday Productions avec un soutien à l'écriture de Ciclic-Région Centre-Val de Loire, la réalisatrice a également été lauréate 2013 du prix Emergence qui permet à de jeunes cinéastes de développer un premier projet de long métrage.

 A peine j’ouvre les yeux : un film sur le passé et le présent de la Tunisie

Qu’avez-vous voulu signifier avec le titre de votre film?
Plusieurs choses. J’ai d’abord voulu parler d’une adolescente qui ouvre les yeux et commence à vivre. Mais se heurte aux obstacles dressés par la famille, la société, l’Etat. Il y aussi l’éveil de la mère qui prend conscience de ce que veut faire sa fille. Et puis, il y a la Tunisie qui, quelques mois avant la révolution, ouvre les yeux sur ce qui se passe dans la société. A cette époque, le pays commence à basculer.  

Dans une interview, vous dites avoir constaté, pendant le tournage, que beaucoup de Tunisiens ont oublié ce que c’était de vivre sous Ben Ali. Avez-vous voulu faire un film de mémoire?
C’est vrai que les Tunisiens sont parfois un peu amnésiques. Et je pense que le pays n’a pas fait le bilan de 20 années de dictature. Alors, j’ai voulu revenir sur la sensation d’étouffement, la peur continue qu’on ressentait alors. Il ne faut pas oublier ces émotions. Je parle plus particulièrement de l’atmosphère des derniers mois du régime. Alors que la corruption rongeait tout, les gens étaient agressifs, ils évoluaient dans l’incertitude. C’était un peu une fin de règne.
Tout cela explique, au moins en partie, énormément de choses, notamment les raisons de l’explosion qui ont conduit à la révolution. Cela éclaire aussi nombre d’évènements actuels, par exemple les arrestations de rappeurs ou de blogueurs, le repli identitaire ou religieux, le comportement de la police… 
J’ai voulu revenir, tout de suite après la révolution, sur la période Ben Ali et cet Etat policier. J’ai commencé à écrire le film dès l’été 2011. Je voulais m’immerger dans ce passé pour être le plus précis, le plus juste possible. Mais pour ceux qui l’ont vu, ce film évoque aussi le présent.
Globalement, je pense qu’il y a tout une réflexion à mener sur le passé à de multiples niveaux. Il faudrait ainsi s’interroger sur le système judiciaire, le système éducatif, notamment l’enseignement de l’Histoire… Il y a d’énormes chantiers à entreprendre. Personnellement, je me place sur le plan artistique en utilisant le cinéma. Et j’interroge le passé à travers ceux qui ont un potentiel artistique.  

Vous parlez de création. Pourquoi la musique tient-elle, dans votre film, un rôle aussi important?
Ce n’est pas facile d’évoquer l’art à l’écran. Justement, pour moi, la musique permet d’incarner et de sentir l’énergie des jeunes. Elle donne de la force à leurs aspirations. C’est donc un moyen puissant. Et puis, métaphoriquement, pour un régime autoritaire, c’est un art difficile à contrôler : même une dictature ne peut pas empêcher la circulation d’une chanson. 

En France, certains pourraient se demander pourquoi vous ne parlez pas de religion…
Il faut voir que sous la dictature, celle-ci restait très discrète. D’autant que Ben Ali disait vouloir combattre les islamistes. J’ai voulu montrer qu’il y a d’autres formes de terreur, notamment le processus qui consiste à détruire le potentiel de créativité de la jeunesse, son énergie, son élan, ses rêves. Un processus qui peut entraîner un repliement sur soi, un repliement religieux ou identitaire. 

La fin de votre film peut surprendre. On aurait pu s’attendre à ce qu’elle évoque la révolution…
J’ai voulu montrer qu’Hayet finit par accepter la voie qu’a choisie sa fille. Elle n’a pas forcément envie d’avoir une enfant sage. Elle a compris que ce n’est pas en la brimant qu’elle va la protéger. On reste dans l’espace intime. Il s’agit d’une mère et d’une fille semblables à des milliers d’autres. Fahra, qui représente métaphoriquement la Tunisie, est comme d’autres jeunes que la dictature a détruits. Mais qui vont surmonter cette épreuve.  

Aujourd’hui, comment voyez-vous l’avenir de la Tunisie?
Celle-ci a d’énormes défis à relever : c’est un chantier et il y a beaucoup de choses à construire. En même temps, il y a beaucoup de volontés qui se mobilisent. 
Mais ce n’est pas facile. Il y a des périodes de cauchemars, comme lors des attentats du Bardo à Tunis (mars 2015) et de Sousse (juin 2015). On voit s’affronter des forces négatives et positives qui tirent le pays d’un côté et de l’autre. Résultat : on passe par des phases pessimistes. Et optimistes. Une chose est sûre : il faut rester vigilant. 

Source : Entretien réalisé pour Francetvinfo – Laurent Ribadeau Dumas, 2015

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